jesuis l'autreIl n’aura pas fallu bien longtemps aux politiques pour s’exonérer de toute responsabilité dans la survenue des événements de janvier 2015. Et transformer le soutien à la liberté d’expression en injonction de sujétion à l’expression majoritaire.

Alors je suis effrayée. Oui. Par la rapidité avec laquelle, sous le règne de l’émotion, nous abdiquons en son nom pourtant, notre liberté critique.

Beaucoup s’étaient gaussé des Américains, bien prompts, selon nous, à se laisser embarquer dans les croisades bushiennes adossées à une vision manichéenne d’un occident pourfendeur du Mal. Mais nous voici à notre tour invités à nous draper dans nos certitudes morales et politiques d’incarner l’absolu démocratique.

Bien sûr notre liturgie est différente. Qui puise ses accents mythologiques dans notre conviction historique d’entraîner le monde vers les lumières. Voilà donc, la république en danger, qui nous appelle à rejouer Valmy, à retrouver dans les accents lyriques de Michelet la mobilisation d’un peuple qui refuse de se laisser dominer.

La très grande majorité de celles et ceux qui se sont proclamés et affichés Charlie l’ont fait, ce n’est pas discutable, en se réclamant de la solidarité, de l’ouverture à la différence et du refus de l’anathème.

Et le Je suis Charlie fut pensé à n’en pas douter comme une main tendue, un témoin viral assez flou pour se propager à grande vitesse et répondre au besoin immédiat de lien. De ces gestes qui relèvent de l’émotion pure, et ne visent qu’à apaiser une douleur. A conjurer la menace. Un geste simple. Universel. Mais précisément là, le bât blesse. L’assimilation en un seul terme de l’objet, des meurtres et de leur condamnation a entraîné mécaniquement une sanctuarisation de l’objet, se transformant en sommation à n’être qu’un et interdisant toute réflexion sur ce un.

Les mouvements sociaux ont ceci de particulier que leur sens ne se forme pas de l’agrégation des messages qu’entendent porter les participants. Il arrive souvent qu’ils servent à justifier exactement l’inverse.

Il ne s’agit pas ici de venir redoubler les textes qui ici où là s’efforcent de dénoncer et déconstruire en détail la tonalité des réponses gouvernementales, inscrites quasi unilatéralement dans le registre de l’autoritaire et du sécuritaire : répression judiciaire, militarisation de l’ordre public, renforcement des mesures d’exception et de la surveillance administrative de l’expression, etc., mais plutôt de m’étonner du silence relatif des associations gays et lesbiennes dans l’opération de récupération et de contrôle social qui est à l’œuvre.

Pour mieux effacer les conditions politiques et économiques qui produisent des soldats perdus et l’intérêt qu’il trouve à voir perdurer ces conditions, le gouvernement a choisi de prétendre que nous ferions face à un défaut d’autorité morale.

Sans aucune vergogne, il s’efforce d’organiser une focalisation sur l’école pour mieux faire accepter l’idée qu’il n’y aurait aucun facteur social à la fabrication de la violence. Avec dans ce mauvais remake des classes dangereuses, un premier rôle attribué aux enfants de l’immigration posés à priori en sauvages dépourvu de morale qu’il conviendrait de civiliser. Quoi de mieux que de faire porter la responsabilité de la violence de notre société sur ceux qui en pâtissent en premier lieu ? Et on n’est prié de ne voir là aucun amalgame, bien sûr. Peut-on se montrer plus cynique encore ?

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