Témoignages : aménagement de campements illicites, village d’insertion, médiation… Six élus décrivent les expériences menées – avec plus ou moins de succès – dans leurs communes.
Par SYLVAIN MOUILLARD, MARIE PIQUEMAL, pour Libération, le 11 juin 2013

 

La semaine dernière, la police a évacué un camp de Roms à Lille. 200 familles vivaient là depuis près de deux ans. «Cette opération devait avoir lieu. La situation sanitaire était devenue réellement intolérable pour les occupants, et réellement dangereuse», a aussitôt justifié la maire Martine Aubry, dénonçant aussi «la mendicité agressive, la prostitution, et les actes d’incivilité commis par certains des occupants» qui rendaient la vie «réellement difficile» aux habitants du quartier.

La circulaire du gouvernement du 26 août 2012 définit les conditions d’évacuation des campements illicites, insistant sur les nécessaires «solutions d’accompagnement» à proposer en lien avec les associations et les municipalités. Ces dernières n’ont souvent pas attendu la circulaire pour agir. Quand un campement rom s’installe dans leur commune, certaines équipes mettent en place des services a minima (un accès à l’eau, à l’électricité, des sanitaires, récupération des déchets…).

D’autres vont plus loin avec des expérimentations, comme les villages d’insertion ou les mission médiation. Six élus, de droite et de gauche, racontent leurs expériences et les difficultés rencontrées, surmontables ou pas. Tous s’accordent sur un point : la question des Roms est loin de la vision caricaturale que l’on en donne souvent.

Villeneuve-d’Ascq : «La question a empoisonné la vie de l’élu que je suis depuis trois ans»

Villeneuve-d’Ascq (Nord) a fait la une de la presse début mai. Dans le quartier pavillonnaire du Triolo, des habitants, excédés par une série de cambriolages, placardent des affiches en forme d’avis de recherche. Ambiance Far West… Dans leur viseur, les Roms d’un camp voisin, qu’ils tiennent pour responsables des larcins. Des rondes sont même prévues. Un mois plus tard, Gérard Caudron, maire divers-gauche de la commune, reste marqué par l’épisode. Il ne répond plus aux sollicitations de la presse que par écrit. Rappelant sa «compréhension» pour le «ras le bol de [ses] concitoyens qui n’en peuvent plus de vivre dans un tel climat», il affirme, par courriel, que la situation «s’est calmée grâce à une présence policière renforcée». Mais de tempérer aussitôt : les tensions peuvent «se rallumer à tout moment si les désordres perdurent».

Caudron dit refuser «la langue de bois» et le «politiquement correct». «La question des Roms a empoisonné la vie de l’élu que je suis depuis plus de trois ans, assène-t-il. Citoyens européens roumains et bulgares, ils ne sont pas des réfugiés qui fuient une guerre ou une dictature mais des populations qui arrivent, s’installent n’importe où, construisent n’importe quoi, sans respect d’aucune loi ou règlements. Ils n’habitent pas Villeneuve d’Ascq. Ils s’y installent sans droit ni titre.»

La commune du Nord, qui a compté jusqu’à 700 Roms en 2012, en accueille aujourd’hui 400. Une centaine de personnes vivent sur une «aire stabilisée avec un minimum de commodités». Les autres sont installées sur un campus universitaire, où elles «interdisent toute vie normale aux étudiants», selon le maire. A l’avenir, il n’espère «garder» que 200 Roms à Villeneuve d’Ascq, profitant notamment de l’ouverture d’une nouvelle aire «gérée». Gérard Caudron souligne que les enfants logeant sur ces aires sont «scolarisés dans nos écoles» et bénéficient «de la restauration».

Son combat est désormais plus large. Avec les élus des communes voisines (Lille, Tourcoing, Roubaix), il appelle l’Etat à prendre ses responsabilités dans la «répartition» des Roms. Michel-François Delannoy, le maire de Tourcoing, explique : «On a 3 000 Roms sur les quatre agglomérations de la métropole lilloise. C’est trop. Il ne s’agit pas d’un rejet de notre part, nous mettons tout ce qu’on peut en place pour accueillir les familles roms qui souhaitent s’intégrer mais il faut que l’effort soit partagé à l’échelle nationale.»

Strasbourg : «Quand je suis arrivée en 2008, j’ai découvert des zones de non-droit»

Strasbourg (Bas-Rhin) compte entre 350 et 450 Roms. «Il s’agit là des Roms migrants qui sont pauvres et à la rue. Arrêtons d’employer le seul terme « roms » qui regroupe une infinité de trajectoires différentes», commence Marie-Dominique Dreysse, adjointe EELV au maire PS, déléguée aux solidarités.

«Quand je suis arrivée en 2008 à la mairie, raconte-t-elle, j’ai découvert des zones de non-droit : des camps de Roms au bord de l’autoroute, dans des friches, etc. On a décidé de mener une politique humanitaire avec des campagnes de vaccination, un accès à l’eau potable.» Au départ, ces actions ont été menées sans en faire la publicité. «Une stratégie à bas bruit pour éviter d’attirer les extrêmes. Ceux qui trouvent qu’on n’en fait pas assez et ceux, à l’inverse, qui estiment que l’on en fait trop.»

En 2010, après le fameux discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy, visant les populations roms, la mairie décide de mener une politique plus affirmée. Elle ouvre un site aménagé derrière la gare de Strasbourg. Aujourd’hui 150 familles vivent là, dans des caravanes mises à disposition par la mairie. «C’est du provisoire, les familles ne sont pas destinées à rester là. Ce site est un sas, une étape dans la construction d’un parcours vers le droit commun», précise Marie-Dominique Dreysse. «Des travailleurs sociaux sont là en permanence, avec un veilleur chaque nuit.»

En frais de fonctionnement, le site coûte 200 000 euros par an, en plus des 450 000 euros d’investissement initial. Les occupants signent un contrat les engageant à scolariser leurs enfants et à suivre des cours de français. «La prochaine étape, c’est l’insertion économique. Et ce n’est pas simple. Je pense que la meilleure méthode, c’est le pragmatisme. Il n’y a pas de politiques qui préexistent, il faut inventer. Ce qui est sûr, c’est que sans dynamique locale, ça ne peut pas fonctionner.»